Lutte de classe

 

Défense du trotskysme

 

J'ai reçu plusieurs courriels suite à la discussion engagée sur la pente savonneuse des forces productives.

 

J'avoue franchement m'être fourvoyé dans cette histoire et m'être laissé entraîner sur un terrain qui n'a rien à voir avec la méthode du  matérialisme dialectique, j'en suis terriblement désolé et gêné à la fois. Mon isolement et le fait d'être resté trop longtemps à l'écart du militantisme ne m'a pas permis de me réapproprier l'ensemble des bases du marxisme ou plutôt, de les avoir sans cesse à l'esprit, en admettant péremptoirement que je les aie assimilées un jour, ce qui reste à prouver.

 

En relisant hier Défense du trotskysme de Stéphane Just, j'ai tout de suite compris que j'avais été induit en erreur, disons par les apparences. Et à la seule idée qu'on aurait pu me confondre avec un disciple de Mandel ou de Frank, j'en ai eu  des nausées, mon sommeil en fut perturbé, je me suis levé à l'aube pour me mettre à la lecture de la Critique de l'économie politique de Marx et mettre de l'ordre dans tout cela. J'ai sous-estimé la difficulté à aborder les questions économiques, voilà tout. J'en ai eu l'intime conviction en relisant Marx ce matin.

 

Il est plus facile de facile de faire la part des choses en politique qu'en économie.

 

Marx avait entrepris ses études d'économie en 1842. Voilà ce qu'il écrira à Engels en 1857 :

 

«  Je travaille comme un fou, toutes les nuits, à faire la synthèse de mes études économiques afin d'avoir mis au clair au moins les grandes lignes avant le déluge. » (p. 4, Critique de l'économie politique)

 

Il écrira le 2 février 1858 à Lassalle :

 

« Mais la chose n'avance que très lentement; dès que l'on veut en finir avec des sujets dont on a fait depuis des années l'objet principal de ses recherches, ils ne cessent d'apparaître sous de nouveaux aspects et de vous donner des scrupules... » (id)

 

L'année dernière, sans me pencher sur ce qui avait déjà été écrit par d'autres auteurs, j'avais rédigé un texte très court dans lequel j'expliquais avec forces arguments et faits à l'appui que les forces productives avaient cessé de croître. Je pensais que cela serait suffisant pour convaincre les sceptiques, mais tel ne fut pas le cas. Alors je me suis dit qu'il faudrait l'expliquer autrement, et c'est là que j'ai commis une erreur, car au lieu de considérer l'ensemble du processus qui participe à la formation du capital, les rapports sociaux d'exploitation sur lequel repose le mode de production capitaliste, je suis  parti de catégories économiques en pensant pouvoir expliquer leur fonctionnement de façon mécanique ou logique, le tout se faisant à mon insu évidemment, inconsciemment, car j'ai maintenant parfaitement conscience que cette méthode ne permet d'arriver à rien.

 

Comme en économie, on ne peut pas se contenter d'approximation et que les choses sont forcément complexe et compliquée, il faut forcément l'étudier de façon sérieuse avant de pouvoir en parler.

 

En 1842, Marx avouais modestement : 

 

« J'avouai carrément, dans une controverse avec l'Allgemeine Augsburger Zeitung, que les études que j'avais faites jusqu'alors ne me permettaient pas de risquer un jugement quelconque sur la teneur même des tendances françaises. »

 

Le 12 novembre 1858, donc 16 ans plus tard, il écrira  à Lassalle :

 

« Elle (Critique de l'économie politique) est le résultat de quinze années d'études, donc du meilleur temps de ma vie. »

 

Je ne sais pas si beaucoup de militants depuis Marx (et Engels) ont passé autant de temps à étudier le fonctionnement du capital, d'où la suspicion légitime que l'on peut avoir en lisant un ouvrage consacré au capitalisme, d'où qu'il vienne.

 

Cependant, Marx et Engels ayant largement déblayé le terrain, ils existent ou ils existaient de rares militants ouvriers capables d'interpréter les transformations économiques de la société à partir des études  réalisées par Marx et Engels sans les déformer, je pense particulièrement à Stéphane Just qui écrivit Défense du trotskysme.

 

Ce sont des camarades qui me l'ont fait remarqué à juste titre et je les en remercie chaleureusement, comme quoi la discussion est utile. Ils remarqueront j'espère que de mon côté, je suis capable de reconnaître mes erreurs et de les corriger publiquement. Sans vouloir polémiquer avec qui que ce soit ou encore moins par esprit de vengeance, j'avoue n'avoir jamais lu quelque part pareil déclaration, sauf peut-être de la part de Lambert-Gluckstein dans Itinéraires, mais c'était pour justifier à l'aide de faux arguments, 14 ans plus tard, la liquidation du PCI et leur abandon de programme de la révolution prolétarienne, donc c'est plutôt un contre-exemple  pour le mouvement ouvrier.

 

En conclusion et sans m'étendre davantage sur notre sujet pour les raisons que j'ai évoquées plus haut, je pense que la lecture du tome II de Défense du trotskysme devrait suffire à ôter tous les doutes à ceux qui pensaient implicitement que le capitalisme pouvait encore d'une certaine manière jouer  un rôle progressiste dans l'histoire, ce qui n'est évidemment pas le cas. Si j'ai fait référence au tome II et non au tome I de Défense du trotskysme, c'est uniquement pour ne pas assimiler ceux qui resteraient malgré tout convaincus du rôle progressiste du capitalisme, à Mandel et Frank qui sont passés depuis longtemps du côté de la défense de l'ordre bourgeois, comme on dit, avec armes et bagages.

 

Défense du trotskysme a été écrit en 1977, il y a donc près de 30 ans. Il serait intéressant d'analyser le parcours du capital pendant cette période, notamment dans les quatre pays asiatiques qualifiés de dragons, et plus récemment en Inde, par exemple. S'il existe un ouvrage recommandable sur cette période, les camarades feraient bien de me le faire connaître pour que je puisse l'étudier. J'habite en Inde,  donc je n'ai pas la possibilité d'effectuer des recherches en France ou d'acheter des livres sur place.

 

Pour finir, dans la préface de janvier 1859 de sa Critique de l'économie politique, Marx fournissait aux lecteurs le fruit, le concentré de ses longues années de travail qui allait lui servir pour la suite de son travail :

 

« Le résultat général auquel j'arrivai et qui, une fois acquis, servit de fil conducteur à mes études, peut brièvement se formuler ainsi : dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience. À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient ces rapports en deviennent des entraves.

Alors s'ouvre une époque de révolution sociale. Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l'énorme superstructure. Lorsqu'on considère de tels bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel - qu'on peut constater d'une manière scientifiquement rigoureuse - des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu'au bout. Pas plus qu'on ne juge un individu sur l'idée qu'il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de bouleversement sur sa conscience de soi; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives sociales et les rapports de production. Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s'y substituent avant que les conditions d'existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. C'est pourquoi l'humanité ne se pose jamais que des problèmes qu'elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours, que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir. À grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d'époques progressives de la formation sociale économique. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme contradictoire du processus de production sociale, contradictoire non pas dans le sens d'une contradiction individuelle, mais d'une contradiction qui naît des conditions d'existence sociale des individus; cependant les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre cette contradiction. Avec cette formation sociale s'achève donc la préhistoire de la société humaine. »(Critique de l’économie politique, p. 9)

 

En guise d'avertissement adressé aux sceptiques qui croient plus souvent qu'ils ne pensent, il terminera sa préface par cette citation de Dante  :

 

« Qu'ici l'on bannisse tout soupçon

Et qu'en ce lieu s'évanouisse toute crainte. » (La Divine Comédie)

 

La Critique de l’économie politique et les deux tomes de Défense du trotskysme sont disponibles sur le site Internet des Archives Internet des marxistes.