La Commune  -  Section française de l'Unité Internationale des Travailleurs - IVe Internationale
Les nôtres : hommage à Pierre Broué

Pierre Broué (1926-2005), II

Comme nous l’annoncions dans notre numéro précédent, nous publions ici une notice biographique sur notre camarade Pierre Broué, qui fait suite à l’article de Pedro Carrasquedo et Jean-Paul Cros en hommage au combattant et à l’historien trotskyste. Le grand intérêt de cette notice, qui est destinée à être publiée dans le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier (Le MAITRON) est qu’elle est le produit d’entretiens réalisés avec Pierre Broué en 2000 par Jean-Guillaume Lanuque. C’est dire l’authenticité et l’intérêt des faits rapportés.

BROUÉ, Pierre, dit Pierre Scali, dit François Manuel, dit Michel Wattignies, dit Pierre Barois, dit Pierre Brabant.
Né le 8 mai 1926 à Privas (Ardèche) ; enseignant dans le secondaire, puis chargé d’enseignement et professeur des universités en histoire à l’IEP de Grenoble, historien, directeur de l’Institut Léon Trotsky ; trotskyste, membre du PCI (SFQI), du PCI exclu après 1952, de l’OCI, de l’OT, de l’OCI reconstituée, du PCI et du MPPT, exclu en 1989, fondateur de la revue et des cercles Le marxisme aujourd’hui ; responsable syndical au SNET, au SNES puis au SNESup.

Les chants de la Commune ...

Pierre Broué naquit le 8 mai 1926, à Privas, ville de l’Ardèche, dans une famille de petits fonctionnaires. Son père, Léon Broué (1890-1972), bon protestant, avait été mobilisé pendant sept ans, entre autres durant la Grande Guerre ; il était devenu ensuite employé à la Trésorerie générale après avoir été un temps tourneur chez Berliet, et il prit sa retraite comme percepteur ; il se reconnaissait plutôt chez les radicaux. Sa mère, Renée, née Verrot (1898-1980), fut d’abord institutrice, puis professeur des écoles primaires supérieures, et enfin directrice de collège ; elle fut membre de l’Union des femmes françaises à la Libération. Le couple s’était installé à Privas en 1922, et avait déjà eu une fille, Reine, en 1923. Anatole Broué, son grand-père, maréchal-ferrant, qui se considérait comme représentant des ouvriers à la campagne, lui chantait les chants de la Commune. Pierre noua en outre des liens de confiance et de savoir avec Rémy Verrot, son grand-père maternel, ancien maître d’école et socialiste coopérateur. Les deux enfants ne furent pas baptisés, une position délicate dans ce pays de guerre de religions, et baignaient plutôt dans une atmosphère laïque.
Après l’école primaire, Pierre entra en 6e en 1935, avec de l’avance, et obtint de brillants résultats. La suite de sa scolarité confirma cette réussite, mais son indépendance et sa soif de discuter le faisaient traiter par certains de « mauvais esprit ». Il lisait énormément, tout ce qu’il trouvait à lire, et faisait rire en se proclamant républicain et pacifiste. Mais ce sont les événements de juin 1936, puis la guerre d’Espagne qui débutait, qui marquèrent véritablement l’éveil de sa conscience politique (il éprouvait une grande sympathie pour les ouvriers en grève et les républicains espagnols). [...]
La seconde guerre mondiale fut pour lui une secousse double. D’abord avec l’arrestation d’Élie Reynier, un professeur aimé et estimé. Le jeune garçon ne comprenait pas pourquoi la « guerre du droit » devait commencer par l’emprisonnement d’un homme respecté de tous, et qu’il jugeait admirable. Ensuite, la débâcle : il la vécut au bord de la route, brûlant de se rendre utile, bouillant de voir généraux et officiers avec des heures d’avance sur leurs hommes. L’univers de son enfance s’effondrait. [...] À l’été 40, il dévora l’Histoire de la Révolution russe, de Trotsky. Il poursuivit sa scolarité au lycée de Privas ; très agressif à l’égard des enseignants pétainistes, mais jamais sanctionné, il se fit de solides inimitiés. Il obtint tout de même son baccalauréat. À la rentrée 1942, Pierre Broué entra en hypokhâgne à Marseille, au lycée Thiers. Il chercha et trouva un contact avec la Résistance, par l’intermédiaire d’un surveillant, Paul Cousseran, qui l’incorpora aux Mouvements Unis de la Résistance (MUR), dans un groupe chargé de collecter des renseignements, remettre des colis aux prisonniers et transporter armes et explosifs.

Refus du chauvinisme ...

En juillet 1943, Paul Cousseran fut sollicité par le réseau Périclès, et Pierre, à sa suite, fut chargé de la mise sur pied d’une école de cadres d’officiers du maquis. C’est à ce moment-là que les propos d’un officier résistant le persuadèrent du mensonge de l’union nationale et de la validité de la lutte des classes. Puis, convaincu par un jeune ouvrier, condamné à mort par Vichy, mais exclu des cours parce que membre du PCF, il devint communiste. Après avoir suivi les cours de l’école de Theys, il ne rejoignit pas le réseau, détruit dans l’intervalle.
En septembre 1943, Pierre Broué entra en khâgne au lycée Henri IV de Paris, où il logea jusqu’en 1945. [...] Il écrivit également pièces de théâtre et poèmes, il s’investit dans le militantisme communiste au sein des étudiants communistes auxquels il avait adhéré (distribution de tracts, bris de librairies allemandes, transport de L’Humanité clandestine). Il était alors le responsable « polo » du triangle d’Henri IV qu’il représentait dans celui du quartier latin, sous le pseudonyme de Wattignies, avec Jean Poperen alias Linières.

Et du stalinisme ...

C’est ainsi qu’en mai 1944, il organisa sur ordre une manifestation des étudiants communistes contre le STO, qu’il critiqua ensuite comme « aventuriste ». Ce désaccord avec sa direction s’était déjà manifesté en janvier 1944, lorsqu’il avait approuvé le projet d’une distribution de tracts en allemand dans une caserne, ce que sa direction avait refusé. Cette dernière, pour tester sa fidélité, lui demanda alors d’organiser l’assassinat d’un militaire allemand, afin de récupérer des armes et d’intégrer ensuite les FTP. Mais il refusa de tuer un militaire autre qu’un officier ou un SS. Il venait alors de prendre contact avec les trotskystes par l’intermédiaire de Donald Simon, ancien du Comité Communiste Internationaliste, qui lui dévoila son appartenance politique et le mit en contact avec le Parti Communiste Internationaliste, section française de la Quatrième Internationale (PCI-SFQI) récemment constituée. Sachant que sa liquidation physique était une possibilité, ses nouveaux amis lui conseillèrent de quitter Paris. Il partit donc rejoindre sa mère à La Côte St-André, dans l’Isère. [...]
Il revint à Paris et au lycée Henri IV. Sa reprise de contact avec le PCF ne fut qu’un constat de rupture : on l’accusa d’avoir calomnié Tito ... Au sein du PCI-SFQI, il participa au cercle d’études marxistes animé par Donald Simon et Claude Lefort, qui faisait partie du Front national des lettres lié au PCF et qui en fut finalement exclu. Son militantisme s’exerçait alors sous plusieurs formes : contradiction portée à plusieurs réunions politiques ; vente de La Vérité à la criée, à une époque où celle-ci était encore interdite ; recrutement de neuf amis étudiants, qu’il regroupa en trois cellules clandestines pour contourner le problème des quotas imposés par la direction (1 étudiant pour 3 ouvriers), cellules qui furent finalement intégrées à l’organisation (mais sans ancienneté). Il chercha également du travail, et finit par obtenir un poste de professeur auxiliaire au centre d’apprentissage de l’école Estienne des métiers du livre, tout en commençant en parallèle des études d’histoire à la Sorbonne. [...]
Il poursuivit son activité militante au sein du PCI-SFQI, où il fut attiré par les analyses de Claude Lefort et Cornélius Castoriadis, mais sans les suivre dans leur rupture, lisant simplement la revue Socialisme ou barbarie. Versé dans la Jeunesse communiste internationaliste (JCI), il devint membre de sa direction et responsable du secteur étudiant, et y entra en conflit avec Marc Paillet. Il participa également à la protection de Daniel Renard durant les grèves de 1947. Il intégra même le comité central (CC) en 1948, avant le départ des « droitiers ». [...] Il continua aussi à militer, en construisant en Ardèche le Mouvement Révolutionnaire de la Jeunesse (MRJ) qui succédait à la JCI ; il y recruta une douzaine de jeunes, mais l’organisation s’effondra sur le plan national. À la rentrée de 1947, il obtint un poste d’adjoint d’enseignement à Nyons, dans la Drôme, au collège Roumanille. Durant l’été, il prit part aux brigades envoyées en Yougoslavie par le MRJ (en fait le PCI-SFQI), en étant intégré à la brigade Henri Colliard (Rhône-Alpes). En juin 1950, il demanda un poste de maître d’internat afin de terminer sa licence et de passer les concours [...].

Une vie de militant ouvrier

ll fut élu aux commissions paritaires, mais commença à préparer les concours. Au moment de la scission du PCI-SFQI en 1952, il resta du côté de la majorité en opposition à la direction internationale de Michel Pablo ; il faisait d’ailleurs initialement partie des militants désignés pour entrer au PCF dans le cadre de la tactique d’entrisme sui generis. Il fut admissible l’oral de l’agrégation en 1953 (4e à l’écrit), mais y échoua, malgré la défense que fit de lui le président du jury Fernand Braudel. Il rédigea dans le même temps une brochure sur la Bolivie pour le PCI exclu, sous le pseudonyme de Pierre Scali. À la rentrée scolaire de 1954, il fut affecté à Beaune, en Côte d’Or, comme adjoint d’enseignement au collège Monge. Au sein du SNES, membre de la tendance « autonome », il fut élu délégué académique des auxiliaires d’enseignement. En 1955, il hébergea quelque temps Mohammed Maroc, un des dirigeants du MNA de Messali Hadj, que soutenait son parti. [À suivre ...]

 

Un grand merci au militant Daniel Couret, qui nous a communiqué ce document. Nous en publions ici la première partie. Le reste sera dans notre prochain numéro. Faute de place, nous en publions des extraits. Les passages coupés sont signalés.